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Jimi et Béa

- Texte de Pascal Tassy-

L'âge d'or du rock and roll pour moi c'est la période 1962-1964. Oui : le rock and roll c'était déjà fini affirmaient les puristes mais je m'en fichais, je découvrais tout entre 1962 et 1964. En plus je vivais dans la banlieue parisienne. Le vrai privilège des franciliens c'est avant tout l'Olympia, le music-hall magique dont les murs vibrent des acclamations qui par millions s'y sont accumulées. L'Olympia ! 1962 : le premier avec Johnny Hallyday en vedette ; 1963 : Gene Vincent ; 1964 : de nouveau Johnny mais aussi Cliff Richard and The Shadows. Mort en 1964 le rock and roll ? Sûrement pas puisque cette année-là au sortir d'un dur séjour en prison Chuck Berry sortait son meilleur album (« From St. Louis to Liverpool » ) bon, l'un de ses meilleurs) mais surtout lançait sur la scène de l'Olympia, l'année suivante, son « Go ! Go ! Johnny, Go, Johnny B. Goode » !

Tout au long des années soixante, la décennie de la pop et de toutes les aventures musicales, le rock and roll reviendrait rappeler, inexorablement, que tout venait de lui, comme Little Richard à l'Olympia en décembre 66, deux mois après qu'on ait découvert sur la même scène Jimi Hendrix (en première partie de Johnny). Hendrix ( le symbole de la fusion pop/blues/psychédélisme ) l'homme qui mit le feu aux amplis. Certes, il nous a donné rendez-vous sur une autre planète mais depuis quarante ans je lui en veux, encore et toujours, de nous avoir laissés en plan, quatre année de génie et puis plus rien, quel gâchis !

Grâce au rock and roll et au blues j'ai pu, en prenant un peu de bouteille, lorgner du côté du jazz. Les années soixante-dix me permirent de me rendre compte que la machine à swing de Count Basie était insurpassable, ce que les amateurs avaient découvert quarante ans plus tôt. En même temps, des longs délires free de Frank Wright ne manquaient pas de surgir de vraies beautés. De Frank Wright au Celestrial Communication Orchestra d'Alan Silva, ce n'est qu'une question d'échelle, décupler la folie dans la voie tracée par l'Arkestra de Sun Ra. Apparemment Sun Ra invoquait une sorte de spiritualité pharaonique mais sa roublardise transpirait un peu trop (heureusement). La spiritualité on ne s'en méfie jamais assez mais avec Pharoah Sanders, le dépositaire du message coltranien (mais pas seulement) je rendais les armes. Sa plénitude m'emportait sans effort. Le minimalisme de Terry Riley me fascinait aussi, l'arc-en-ciel dans l'air conditionné me donna l'impression d'avoir tout compris sans avoir jamais touché au LSD.

Et puis une voix est venue feuler et hurler à mon oreille me caressant et me blessant à la fois, est venue jeter des mots faits pour moi, de douleur et d'espoir, comme on jette des bouteilles à la mer, est venue m'envelopper de mélodies brutales et douces. Pour certains c'est La folle qui a tout déclenché. Pour d'autres c'est Faire éclater cette ville, mais peu importe, quelques esthètes du rock français l'ont entendue : Mama Béa. Et depuis Mama Béa m'a accompagné chaque jour que la vie fait. Aujourd'hui que j'écris ces mots, quarantième anniversaire de la mort de Jimi Hendrix, je me rends compte à quel point il me manque et que le dernier enregistrement de Mama Béa remonte à 1998 : douze ans ! Et ça me fait un peu (beaucoup) mal. Je sais bien que d'une certaine manière Mama Béa a passé le relais à Rokia Traoré, autre petit bout de femme qui, armée de sa Gretsch a le monde à ses pieds nus, mais quand même, Mama Béa, les étranges frères étrangers nous hantent comme au premier jour.

Rapprocher Jimi Hendrix et Mama Béa est-ce vraiment raisonnable ? Chacun nous emportait dans son univers, au-delà des mots et des notes. Comme un arrachement, pour aller là où les lois de la gravitation n'ont plus cours. Hendrix ne s'embarrassait pas des formats traditionnels : Dès le premier album de l'Experience, Third Stone From the Sun était comme un billet aller-simple vers l'ailleurs. Mama Béa, elle aussi, dépassait la mesure avec des chansons interminables comme autant d'expériences intimes, Poussières, La Mort-Musik, Le Chaos: Etonnant Chaos, une face de l'album du même nom, une sorte de genèse, de genèse de l'art et qui s'achève dans les hurlements de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.

Il est notable que Mama Béa n'ait enregistré que des albums (si l'on oublie un 45 T de jeunesse et un single tardif) : singulier choix artistique, orgueilleux et authentique, probablement unique dans la chanson française.

Mama Béa a dit que ses regards se tournaient souvent du côté de chez Léo (Ferré). On le sait aussi, elle a célébré ses héros, dans le monde du folk (Leonard Cohen) et du rock (Janis Joplin). Mais Hendrix ? Il m'étonnerait qu'elle s'agace d'une telle proximité.

A écouter les premiers enregistrements d'Hendrix avant Hendrix (chez Curtis Knight par exemple), ou le premier album de Béatrice Tekielski, « Je cherche un pays » (1971), on n'entend rien de l'explosion à venir. Elle est là, sans doute, mais ne s'exprimera pour le premier qu'avec l'Experience et avec Mama Béa pour la seconde. Psychédélique, Mama Béa ne l'a jamais été complètement mais lady électrique, elle l'a été totalement. Je suis de ces chanceux qui ont vu et revu Mama Béa sur scène, live comme on dit maintenant. Pas la période du groupe Ego quand Béatrice peaufinait Mama Béa, mais ceux de la grande époque rock, et puis ceux de l'ère des synthés qui s'affrontent aux harmonies de la voix dans un combat incertain. C'est en la voyant interpréter Elle habite au fond des mers (album « Le Chaos » 1979) que la parenté de Mama Béa avec Hendrix s'est affirmée comme une évidence. Cette étonnante chanson, à la composition brillante toute en syncopes et brisures de rythme, portait des mots qui rejoignaient ceux de 1983 (A Merman I should turn to be) / Moon, turn the tides : gently gently away, le voyage du triton Hendrix dans l'album « Electric Ladyland ».

D'Hendrix ( dont j'ai vu les trois passages à l'Olympia ) on retient la démesure et le délire, alors que c'était l'élégance qui caractérisait ses prestations. De Mama Béa on retient la violence et les cris, alors que c'était la tendresse qui portait tous ses mots. C'est ainsi : les artistes n'échappent pas au piège que leur tend leur propre talent. Il reste que tous les deux se rejoignent dans un mot : la fulgurance.

Voilà dix ans que Mama Béa a arrêté de chanter. A la fin de sa dernière tournée (qu'elle n'annonça pas comme telle), épuisée, vidée, Béatrice Tekielski a raccroché, a jeté l'éponge. Il arrive un moment aussi où l'on sent que l'on risque de se répéter et de perdre l'authenticité. Se répéter : inconciliable avec ce qui a toujours guidé Mama Béa, la sincérité.

Quand ça ne va pas fort, et l'état du monde est là pour nous accabler toujours un peu plus, pour me ressaisir et recoller les morceaux j'ai un truc. Et encore aujourd'hui je n'ai rien trouvé de mieux. J'écoute trois chansons à la suite, A Case Of You et Both Sides Now de Joni Mitchell (album « Both Sides Now », 2000) et pour finir en beauté Les gens des Sophoras de Mama Béa (album « Indienne », 1998). Les heures deviennent alors plus douces et je me mets à croire de nouveau à la toison d'or et à l'éléphant blanc.



Paris / Chicago, 18-22 septembre 2010.